Les dessous du financement des plateformes territoriales d’appui : comprendre le modèle, enjeux et réalités

17/08/2025

Une architecture financière conçue pour fluidifier l’accompagnement

Les plateformes territoriales d’appui (PTA), créées par la Loi de santé de 2016 (loi n°2016-41 du 26 janvier 2016), sont devenues des pivots essentiels dans l’organisation du parcours de santé, en particulier pour les publics âgés et en situation complexe. Pourtant, de nombreuses questions subsistent sur leur financement, tant il implique une pluralité d’acteurs, de dispositifs budgétaires et parfois d’arbitrages difficiles. Comprendre ce montage est fondamental pour mesurer la capacité d’action de ces structures et leur pérennité.

Aux racines du financement : textes, doctrine et volonté politique

La base règlementaire des PTA remonte à l’article 74 de la Loi de modernisation du système de santé, puis à l’article L6327-2 du Code de la santé publique. Cette dernière donne un cadre, mais ne précise pas tout. Il revient à chaque région, sous le pilotage des Agences régionales de santé (ARS), de construire leur modèle en cohérence avec la feuille de route nationale. Les PTA sont donc des dispositifs d'appui aux professionnels de santé de premier recours, pour coordonner et fluidifier la prise en charge des patients.

La circulaire DSS/MCGR n°2015-132 du 8 mai 2015 précise que les financements affectés doivent permettre d’assurer les missions socles d’information, d’orientation et d’appui à la coordination. Mais dans la réalité des territoires, tout est affaire de compromis entre l’ambition politique et les ressources disponibles.

Qui met la main à la poche : panorama des financeurs publics

Le financement des PTA repose principalement sur des fonds publics, répartis entre plusieurs acteurs :

  • L’Assurance Maladie : par le biais du Fonds d’Intervention Régional (FIR), géré par les ARS, c’est la principale source. Ce fonds finance le fonctionnement courant, l'emploi des coordinatrices, l’animation territoriale, l’achat d’outils numériques, etc.
  • Les Conseils départementaux : Ils apportent parfois un financement complémentaire, notamment lorsque l’action de la PTA touche les personnes âgées ou en situation de handicap, croisant missions du médico-social. Cependant, cette participation varie selon les territoires.
  • La Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) : Elle intervient de manière ciblée, par exemple via des appels à projets en faveur de la coordination gérontologique ou du soutien à l’autonomie. Exemple : le soutien à la création/animation de plateformes locales en Champagne-Ardenne a pu bénéficier de fonds CNSA (CNSA - Bilan financier 2022).
  • D’autres partenaires locaux : Certaines municipalités ou intercommunalités, conscients de l’impact d’une bonne coordination sur leur population, peuvent ponctuellement accorder des subventions ou apporter des moyens en nature (mise à disposition de locaux, soutien logistique).

A ces financements s’ajoutent, dans certains cas, des partenariats spécifiques avec des fondations, ou lors de projets européens (FSE, Interreg…), mais cela reste marginal face à la part publique.

De la théorie à la pratique : la répartition concrète des budgets

Le Fonds d’Intervention Régional constitue en moyenne entre 70 et 90 % du budget global d’une PTA selon les données observatoires (Observatoire des PTA, Fédération nationale des CPTS). En 2023, le financement FIR en région Grand Est destiné aux PTA représentait quelque 7,1 millions d’euros (source : ARS Grand Est, rapport d’activité 2023), soit une enveloppe d’environ 200 000 à 600 000 € par PTA, en fonction de leur taille, du bassin de vie et de leurs missions élargies.

Le budget-type d’une PTA peut alors se décomposer ainsi :

  • Salaires et charges sociales (60-70 %) : Coordination, secrétariat, assistants sociaux, parfois infirmiers, responsables de secteur…
  • Fonctionnement (20-25 %) : Loyer, fluides, communication, matériel informatique, abonnements logiciels spécialisés, gestion documentaire.
  • Développement (5-10 %) : Formation, développement de nouveaux outils numériques, réponses à appels à projets territoriaux innovants.

A noter que la plupart des PTA fonctionnent à enveloppe fermée : tout accroissement d’activité ou extension des missions doivent alors convaincre les financeurs, sous peine d’asphyxie budgétaire. C’est l’une des difficultés largement relayées sur le terrain.

Les modalités de financement : du conventionnement à la contractualisation annuelle

La circulation effective des fonds publics s’organise via un conventionnement avec l’ARS. Chaque PTA doit élaborer un projet annuel, définissant objectifs, indicateurs d’activité (nombre de situations traitées, délais de prise en charge, actions de médiation, etc.) et besoins en ressources. Le financement est débloqué après analyse et validation du plan d’action, puis reconduit ou ajusté chaque année.

  • Les dotations sont généralement versées en deux temps : une avance sur prévisionnel en début d’année, puis un solde ajusté selon les rapports d’activité intermédiaires et finaux.
  • Le contrôle de l’utilisation des fonds est assuré par les ARS, via des audits, mais aussi via des outils communs : rapports SNGC (suivi national de gestion des conventions), indicateurs de pilotage, bilans partagés d’activité.

Ce processus rigoureux vise, selon le Ministère, à garantir le bon usage de la dépense publique et la cohérence territoriale entre l’offre PTA, les dispositifs d’appui existants et les besoins repérés (“Les plateformes territoriales d’appui - guide méthodologique”, Ministère des Solidarités, 2020).

Des enjeux de financement au cœur de la dynamique territoriale

Le financement d’une PTA, c’est tout sauf un simple virement de fonds. Plusieurs défis organisationnels et stratégiques émergent autour de la question :

  • Adaptation à l’évolution des besoins : Vieillissement accéléré, augmentation des situations complexes, attentes de coordination accrue. Les budgets peinent parfois à suivre la montée en charge des missions, créant des tensions sur le recrutement ou la capacité à innover.
  • La question de la transparence et de l’équité : On relève des disparités entre territoires, liées notamment à la diversité des parcours d’installation des PTA (fusion entre dispositifs MAIA, réseaux de santé, dispositifs PAERPA, etc.), à l’ancienneté et à la mobilisation des élus locaux.
  • La complémentarité avec d’autres dispositifs : Le Conseil national de la refondation santé insista, en 2023, sur la nécessité de clarification des financements entre les PTA, les MAIA, les DAC (Dispositif d’Appui à la Coordination) et les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS). Un travail d’articulation budgétaire subtil.
  • La question de la lisibilité pour les professionnels : Plus les ressources d’une PTA sont fragilisées, plus le risque est fort que les professionnels perçoivent l’appui comme inégal, voire inaccessible.

Faits marquants et chiffres clés : la réalité du terrain

Quelques repères concrets :

  • En France, plus de 160 PTA étaient en fonctionnement fin 2023, couvrant 100 % du territoire (source : Fédération nationale des PTA).
  • Près de 75 M€ ont été investis au national pour le financement des PTA en 2022 (DREES 2023).
  • En Champagne-Ardenne, 6 PTA étaient référencées fin 2023, disposant en moyenne de 12 à 15 ETP (emploi temps plein) pour couvrir un bassin de vie de 200 000 à 300 000 habitants.
  • Selon le dernier rapport de l'IGAS (2022), 60 % des PTA considèrent que leur modèle de financement est insuffisant pour couvrir l’ensemble des situations complexes sur leur territoire.

Par exemple, dans l’Aube, le lancement d’une équipe mobile d’appui gérontologique en lien avec la PTA a nécessité un surcroît de 80 000 € de financement FIR, obtenu après négociation avec l’ARS, mais au prix de la suspension d’autres actions prévues initialement.

Quelles pistes pour renforcer et sécuriser le financement des PTA ?

Face à la montée en charge des besoins, plusieurs leviers sont débattus à l’échelle nationale et régionale :

  • Mieux indexer les dotations sur les caractéristiques socio-démographiques, plutôt qu’un simple “forfait par PTA”.
  • Investir dans l’évaluation d’impact régionalisée : outils de mesure du “retour sur investissement” en prévention de la perte d’autonomie, réduction des passages aux urgences, fluidification des filières.
  • Favoriser les co-financements intersectoriels (sanitaire, médico-social, territorial), pour dépasser les silos historiques et les “effets frontières” de financement.
  • Soutenir la montée en compétences des équipes sur le pilotage financier, afin de renforcer leur autonomie dans la gestion des budgets et leur capacité de dialogue avec les financeurs.

Dans une logique de coopération : vers une évolution du modèle ?

Alors que la pression s’accroît sur les ressources financières publiques et que l’attente des professionnels est forte, la question du financement des PTA cristallise les débats sur l’avenir de la coordination territoriale de santé. Les PTA, par leur rôle pivot et leur expérience de terrain, ont désormais la légitimité pour porter des propositions plus justes et adaptées aux particularités locales. À l’heure où les territoires de Champagne-Ardenne, comme ailleurs, cherchent à bâtir des réponses collectives à la perte d’autonomie et à la complexité des parcours, comprendre l’architecture de ce financement devient une clé incontournable du pilotage stratégique et de la coopération interprofessionnelle durable.

Pour aller plus loin :

En savoir plus à ce sujet :