Les pharmaciens : piliers silencieux des réseaux de santé pluridisciplinaires en Champagne-Ardenne

08/12/2025

L’évolution du métier de pharmacien : de la dispensation à l’accompagnement

La France compte plus de 21 000 officines pharmaceutiques, soit près d’une pharmacie pour 3 000 habitants (source : Ordre National des Pharmaciens, 2023). En Champagne-Ardenne, cela signifie plusieurs centaines de professionnels au service quotidien de la population, ancrés dans nos villes comme dans nos campagnes.

L’image traditionnelle du pharmacien, centrée sur la délivrance de médicaments prescrits, a beaucoup évolué. Depuis l’adoption de la loi Hôpital, Patients, Santé et Territoires (HPST) en 2009 et l’essor des Plans et Programmes Régionaux de Santé, les pharmaciens voient leur rôle élargi vers des missions de prévention, d’accompagnement, de coordination et de repérage.

  • Dépistage : campagnes grippe, Covid-19, tension artérielle, diabète…
  • Suivi de l’observance thérapeutique
  • Conseil en automédication et prévention des risques
  • Coordination dans les parcours complexes (personnes âgées polypathologiques, patients fragiles…)
  • Vaccination (extension progressive des compétences, décret du 8 août 2022 pour la vaccination élargie aux pharmaciens)

Selon une étude de l’Assurance Maladie (2022), un patient chronique sur deux estime que les conseils de son pharmacien ont amélioré son suivi thérapeutique.

Un expert du médicament au cœur du réseau

Les erreurs médicamenteuses, les interactions ou les traitements inadaptés restent un risque majeur, en particulier chez les personnes âgées polymédiquées (plus de la moitié des plus de 75 ans prennent au moins 5 médicaments quotidiens selon l’ANSM, 2021). Le pharmacien, par sa connaissance fine des molécules et des risques, joue ici un rôle de « vigie ».

  • Il vérifie la cohérence des prescriptions issues de différents professionnels.
  • Il repère les doublons, les contre-indications, les surdosages.
  • Il accompagne “l’entretien pharmaceutique”, un temps de dialogue avec le patient fragile, instauré par la Loi de santé de 2014, pour vérifier la compréhension, l’adhésion, l’ajustement des traitements.
  • Il participe activement à la conciliation médicamenteuse à l’entrée et à la sortie de l’hôpital, en lien avec les services médicaux et infirmiers à domicile. Ce point est devenu clé pour prévenir les réhospitalisations : selon Santé publique France, une mauvaise transmission du traitement est en cause dans près d’un tiers des hospitalisations évitables chez les + de 65 ans.

L’accès désormais facilité au Dossier Médical Partagé (DMP) et aux messageries sécurisées a permis aux pharmaciens d’échanger plus facilement sur les problématiques complexes des patients âgés avec les autres acteurs du réseau de soins local.

Acteur de proximité, observateur privilégié

Le pharmacien de ville est souvent le premier interlocuteur lors d’un changement de traitement, d’une chute, d’une perte d’autonomie ou d’un signe de déséquilibre chronique. Dans la ruralité ou les quartiers, il connaît “ses” patients, leur environnement, parfois leur histoire familiale.

  • Il repère les signaux faibles : plaintes répétées, désordres cognitifs débutants, difficultés à suivre la prescription, isolement social. Ces signaux sont souvent détectés avant même le médecin généraliste ou les services sociaux, tout simplement grâce à une fréquentation régulière et un lien de confiance tissé avec le patient.
  • Il peut alerter, avec tact et après échanges avec le patient, le médecin traitant, les infirmières à domicile ou les aidants naturels, en respectant le secret professionnel.
  • Il joue un rôle d’interface avec les aidants et les familles, en particulier lors des épisodes de crise (hospitalisation inattendue, perte d’autonomie brutale).

Un exemple frappant : pendant la crise sanitaire du Covid-19, de nombreux pharmaciens en Champagne-Ardenne ont mis en place un suivi spécifique des patients âgés isolés, en appelant régulièrement ceux qui ne se présentaient plus à l'officine, et en signalant aux services sociaux et aux réseaux locaux les situations inquiétantes.

Des initiatives concrètes en Champagne-Ardenne

Plusieurs réseaux locaux et dispositifs de coordination reconnaissent l’utilité de la compétence pharmaceutique au sein des parcours gériatriques complexes. Quelques exemples récents sur le territoire :

  • Projet “Coordination Seniors 51” (Marne, 2021-2023) : une dizaine de pharmacies partenaires ont participé à l’optimisation du circuit de l’information sur les traitements en sortie d’hospitalisation, réduisant les délais de reprise du suivi à domicile.
  • Réseau APAAD (Ardennes, 2022) : expérimentation d’une filière de repérage précoce des troubles cognitifs chez le sujet âgé à travers les renouvellements d’ordonnances, permettant d’anticiper des pertes d’autonomie et d’orienter plus rapidement vers des consultations mémoire.
  • “Télémédecine et pharmacie” (Haute-Marne) : des officines équipées d’outils de téléconsultation accompagnent des patients isolés, notamment ceux avec troubles moteurs, pour faciliter la liaison avec le médecin généraliste ou le gériatre, sur rendez-vous sécurisé.

Ces projets attestent de la capacité des pharmaciens à s’intégrer pleinement dans les réseaux territoriaux et à faire le lien, en proximité, entre l’usager du quotidien et l’ensemble de la chaîne de soins.

La prévention comme mission partagée

Parmi les points forts reconnus du pharmacien dans les réseaux pluridisciplinaires, la prévention occupe une place majeure, notamment auprès des populations vulnérables.

  • Actions de sensibilisation sur la iatrogénie médicamenteuse (effets secondaires, interactions) : les campagnes locales contre la sur-prescription d’anti-inflammatoires non stéroïdiens ou d’hypnotiques chez le sujet âgé, animées par des pharmaciens et des médecins généralistes, ont permis de réduire de 13% la consommation de ces produits en deux ans dans certains territoires pilotes (source : ARS Grand Est, rapport 2023).
  • Vaccination : la montée en puissance du pharmacien vaccinateur, déjà effective pour la grippe, a été étendue à 15 vaccins depuis 2022. En Champagne-Ardenne, plus de 40% des vaccinations contre la grippe saisonnière en 2022-2023 ont été réalisées en pharmacie (source Ordre des pharmaciens section A, données régionales).
  • Ateliers de prévention : interventions collectives sur les chutes, la nutrition, la mémoire, l’hygiène ou le bon usage des médicaments, organisées en lien avec les CCAS, les dispositifs MAIA et les réseaux gérontologiques, parfois directement dans les locaux des pharmacies rurales ou de quartier.

Le pharmacien devient ainsi un partenaire clé des réseaux de prévention, un acteur visible des “Petites Villes de Demain” ou des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS).

Quels freins et quelles perspectives pour renforcer le rôle du pharmacien ?

Malgré ce rôle reconnu sur le terrain, des freins limitent parfois l’intégration totale du pharmacien dans les réseaux interdisciplinaires :

  • Manque de temps et surcharge administrative en officine, qui restreignent les temps d’échange inter-professionnels.
  • Pas toujours de rémunération spécifique pour les entretiens pharmaceutiques ou le travail de coordination, pourtant essentiels.
  • Barrières logistiques ou techniques (interopérabilité des outils numériques, accès au DMP, partage d’information sécurisé).
  • Représentation inégale des pharmaciens dans certaines CPTS ou réseaux gérontologiques.

Pourtant, des évolutions sont possibles et nécessaires, encouragées par les ARS, l’Assurance Maladie et l’Ordre des Pharmaciens. Depuis 2023, de nouveaux programmes d’incitation et de formation à la coordination (financement de créneaux d’entretien pharmaceutique, soutien à la e-santé, modules de formation continue en gérontologie) sont en cours de déploiement dans tout le Grand Est, Champagne-Ardenne incluse. La structuration des CPTS, qui intègrent de plus en plus systématiquement les réseaux officinaux, ouvre la voie à une meilleure valorisation du travail de coordination du pharmacien.

Cap vers la pharmacie de demain : partenaires de confiance dans les réseaux

Les parcours de santé complexes, en particulier autour du vieillissement, ne se limitent plus à la juxtaposition d’acteurs spécialisés, mais nécessitent une dynamique de réseau réelle. Dans ce contexte, la présence du pharmacien, véritable “boussole médicamenteuse” du patient, est un gage de sécurité, de cohérence et d’efficacité. Partenaire fiable du quotidien, sentinelle de la prévention, relais des équipes, il est de plus en plus sollicité pour ses compétences humaines et scientifiques.

Continuer d’associer durablement les pharmaciens à la vie des réseaux territoriaux, soutenir leur présence dans les instances de coordination, renforcer leur accès aux outils partagés et reconnaître leur valeur ajoutée dans la sécurisation des parcours fragiles, sont autant d’enjeux pour une santé de territoire efficace, humaine et solidaire.

Entre les initiatives déjà en cours et les perspectives ouvertes par la transformation de nos systèmes de santé, il ne fait guère de doute que les pharmaciens continueront d’incarner, en Champagne-Ardenne comme ailleurs, un maillon indispensable à la réussite du “bien vieillir” en réseau.

En savoir plus à ce sujet :