Construire une continuité réelle des soins : défier la fragmentation au bénéfice du bien vieillir

13/09/2025

Identifier les risques de rupture dans le parcours : où sont les points faibles ?

La littérature (Haute Autorité de Santé, Drees, FHF) comme l’expérience de terrain soulignent que la continuité des soins est menacée dès lors qu’il y a changement d’acteur ou de lieu :

  • Retour ou admission en établissement : 1 hospitalisation sur 12 chez les plus de 75 ans suit une rupture de prise en charge après un retour à domicile (source : ATIH 2023).
  • Passage de l’hôpital au domicile : D’après la FHF, 1 personne âgée sur 5 ne reçoit pas de transmission médicale structurée à la sortie d’hospitalisation.
  • Coordination domicile-hôpital : 55% des soignants estiment manquer d’informations précises sur le projet de soins au moment d’une admission ou d’une sortie (Baromètre MNH 2022).

Ces chiffres révèlent la nécessité de renforcer les liens lors des trois moments clés : l’admission, la sortie, et la période de suivi partagé. Les ruptures peuvent amener à des réadmissions évitables, des pertes de chance, une désorientation de la personne âgée ou la démotivation des équipes.

Outils et leviers pour une coordination efficace : ce qui marche au quotidien

Les solutions existent et se construisent peu à peu, souvent appuyées sur une logique territoriale et une volonté partenariale partagée. Parmi les plus efficaces observés en Champagne-Ardenne :

  • Liaisons téléphoniques directes : Plusieurs EHPAD et SSIAD ont mis en place des numéros dédiés pour l’appel rapide entre services hospitaliers et équipes de première ligne, permettant des ajustements immédiats (ex : Filière gériatrique de Reims).
  • Transmissions médicales informatisées : Le développement de ViaTrajectoire Grand Âge et PAACO-GE permet un échange sécurisé de dossiers de liaison, facilitant la circulation des projets de soins et des prescriptions. Selon l’ARS Grand Est, 75% des admissions en structures passent désormais par ces outils (source : ARS Grand Est, Bilan 2023).
  • Réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP) : Bien implantées dans la filière gériatrique, elles rassemblent régulièrement médecins, paramédicaux et travailleurs sociaux sur des situations complexes, pour clarifier les attentes, partager l’information et préparer la transition entre acteurs.
  • Pilotes de parcours ou coordinateurs : De nombreux réseaux (dont le GCS Champagne Sud) ont mis en place des infirmiers coordinateurs qui restent l’interlocuteur identifié de la personne âgée et assurent le lien entre les intervenants multiples.

Au niveau national, le rapport Territoires de santé numérique de la CNAM (2022) souligne qu’un accompagnement humain dédié (coordinateur) associé à des outils numériques adaptés fait chuter le taux de réhospitalisation de plus de 30% chez les plus de 80 ans.

La communication interprofessionnelle : un savoir-faire à cultiver

La transmission d’informations – médicale, sociale, voire psychosociale – ne doit pas être juste un transfert de documents. Pour devenir un véritable levier de continuité, elle repose sur :

  • Des supports harmonisés : La généralisation de carnets de liaison ou de plateformes régionales, comme Terr-eSanté, facilite la synthèse des données. Dans la Marne, plus de 60% des acteurs utilisent aujourd’hui un socle commun de transmissions (source : Réseau Champagne Gériatrie).
  • La clarification des missions de chacun : Lorsque les responsabilités et attentes des différents intervenants (hospitaliers, libéraux, sociaux) sont précisées dès le début de la prise en charge, la chaîne se renforce.
  • L’instauration d’un langage partagé : Les formations en communication interprofessionnelle (Exemple : journée Co-Formation CHU de Reims) améliorent la compréhension mutuelle et limitent le jargon ou les non-dits.

En Champagne-Ardenne, plusieurs EHPAD organisent désormais des temps d’accueil pour présenter leurs équipes et leurs outils de transmission aux nouveaux partenaires. Ces initiatives d’hospitalité professionnelle favorisent un climat de coopération et réduisent la perte d’information au fil des rotations d’effectif.

L’importance centrale du patient et de ses aidants dans la continuité des soins

Trop souvent, la personne âgée et ses proches se retrouvent à devoir faire « courroie de transmission » face à des interlocuteurs multiples. Pourtant, leur implication active est un gage de sécurité et de cohérence.

  • Economie de l’information : Les études (INSEE, 2023) rappellent que 48% des plus de 75 ans ont au moins deux pathologies chroniques – la transmission complète du plan de soins et de l’histoire médicale devient cruciale pour éviter les doublons et garantir une approche personnalisée.
  • Utilisation d’outils participatifs : Certains réseaux proposent désormais des carnets de vie ou des applications (comme MaSanté, déployée par l’ARS Grand Est) permettant à l’aidé, à ses proches et aux professionnels d’accéder aux mêmes informations, relatives aux rendez-vous, aux alertes ou aux recommandations spécifiques.
  • Prise en compte du projet de vie : La HAS rappelle qu’articuler projet thérapeutique et projet de vie est une clé pour éviter les ruptures artificielles entre médical, social et domicile.

Impliquer la personne et son entourage, c’est aussi reconnaître la légitimité de chaque acteur et garantir que la continuité des soins se vive comme une continuité des liens de confiance – pas seulement comme un enchaînement administratif.

Des freins persistants : où sont les marges de progression sur le territoire ?

Malgré la dynamique des filières gériatriques régionales et le développement d’outils numériques, plusieurs obstacles persistent, identifiés dans les retours d’expérience des réseaux de Champagne-Ardenne :

  • La pluralité des systèmes et la persistance du papier : Très souvent, différents intervenants (libéraux, hospitaliers, associatifs) n’ont pas le même accès aux plateformes numériques, ce qui engendre une coexistence de dossiers papier et de transmissions électroniques – source fréquente d’erreurs ou d’oublis.
  • Les disparités territoriales : Les développements sont parfois inégaux selon les bassins (urbain/rural, existence ou non de filières de proximité), ce qui expose certains secteurs à davantage de ruptures : 16% des communes de l’Aube ne disposent encore d’aucun dispositif formalisé de coordination (source : Observatoire Régional de Santé Grand Est 2023).
  • La question du temps : Les professionnels de première ligne signalent le temps insuffisant pour organiser des réunions de coordination ou des transmissions approfondies, notamment en période de tension démographique.

Pour dépasser ces freins, plusieurs propositions pratiques s'imposent :

  • Renforcer la mutualisation des outils (plateformes ou carnets de liaison communs, interopérabilité des logiciels).
  • Valoriser la fonction de coordination dans les équipes et le financement des temps de concertation.
  • Intégrer les aidants familiaux dans les réunions de suivi et dans l’utilisation des outils de transmission.

Focus territoire : exemples inspirants en Champagne-Ardenne

Sur notre territoire, certains dispositifs avancent la démarche d’un cran :

  • Cellule Mobile d’Appui à la Coordination (CMAC) de Châlons-en-Champagne : équipe mobile (médecins, infirmière coordinatrice, assistante sociale) qui intervient en moins de 48h en cas de situation complexe, pour évaluer, transmettre et orienter vers le bon dispositif. Plus de 250 situations accompagnées en 2023 avec un taux de satisfaction dépassant 90% (source : CMAC rapport annuel 2023).
  • Programme « Parcours Santé du Grand Âge » à Troyes : articulation d’équipes/partenaires autour du même dossier patient informatisé, avec appui sur des binômes infirmier-coordonnateur pour le suivi personnalisé. Le taux de réhospitalisation annuelle des bénéficiaires est ainsi inférieur de 22% à la moyenne régionale (source : AG2R La Mondiale, 2022).
  • Ateliers interprofessionnels du Réseau Gériatrique Ardennes : formation-action réunissant à la fois personnels hospitaliers, EHPAD, domiciles, aidants et associations locales pour analyser ensemble les cas d’interruptions involontaires et proposer des solutions adaptées au propre tissu local.

Ces exemples montrent l'apport du travail en réseau et la fertilité des démarches construites à l’échelle locale, co-portées par différents acteurs.

Vers où aller ? Des pistes concrètes pour une continuité de soins à visage humain

  • Consolider les dispositifs existants en leur assignant des référents identifiables (coordonnateurs de parcours).
  • Généraliser l’usage des outils partagés, non seulement pour les transmissions « descendantes » mais aussi pour la transmission « montante » des besoins, attentes et demandes des personnes âgées et de leur entourage.
  • Impliquer le secteur associatif et les structures de soutien aux aidants – souvent premiers témoins des ruptures ou besoins de relai.
  • Faire vivre localement une culture de coopération, à travers des formations interprofessionnelles et de la co-construction régulière de protocoles de prise en charge.

Assurer la continuité des soins dans le parcours de la personne âgée, c’est plus que garantir un relai d’ordonnances ou d’informations. C’est faire émerger une chaîne solidaire, où chaque maillon a un rôle lisible, connu et valorisé à l’échelle du territoire. À chaque étape, c’est la confiance des personnes âgées comme des familles qui se construit — pierre de touche du bien vieillir chez nous, en Champagne-Ardenne.

  • Sources principales consultées :
    • Haute Autorité de Santé (2022) – Continuité des parcours et coordination.
    • Agence Régionale de Santé Grand Est – Rapports d’activité 2022-2023.
    • ATIH (Agence technique de l’information sur l’hospitalisation) – Rapport Évènements indésirables 2023.
    • FHF – Fédération Hospitalière de France 2022.
    • MNH – Baromètre 2022 Vie professionnelle en EHPAD.
    • INSEE – Dossier Grand Âge 2023.
    • Réseaux Gériatriques Champagne-Ardenne – Bilans et Retours d’Expérience 2023.

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