Comprendre les obstacles à l’organisation efficace des réseaux pluridisciplinaires locaux en gériatrie

17/12/2025

Hétérogénéité des acteurs : le défi de la coordination

Les réseaux pluridisciplinaires locaux regroupent une grande diversité de professionnels, chacun avec sa culture de travail, ses missions, son langage métier et ses contraintes. Ce pluralisme constitue leur richesse, mais également l’une de leurs principales difficultés organisationnelles.

  • Multiplicité des statuts et des missions : Un réseau en gériatrie rassemble salariés du public, professionnels libéraux, bénévoles associatifs, personnels des CCAS, etc. Cette diversité engendre des rythmes et disponibilités très variés, rendant complexe la planification de réunions ou d’actions communes (source : Drees, Études et Résultats n°1221, 2023).
  • Fragmentation des cultures professionnelles : Chaque métier possède son langage (voire ses acronymes), ses priorités, ses référentiels. Un ergothérapeute n’attend pas la même chose d’une réunion de coordination qu’un médecin ou un responsable de service d’aide à domicile. L’enjeu majeur : dépasser les barrières de communication interne.
  • Différences d’outils et de moyens : Il subsiste sur le terrain un véritable fossé numérique selon les structures, certains acteurs disposant de plateformes partagées (comme ViaTrajectoire ou Terr-eSanté), d’autres devant encore jongler entre téléphone et papier.

Problèmes de communication et de circulation de l’information

Un constat revient sans cesse dans les échanges de terrain en Champagne-Ardenne : les dispositifs d’information sont encore trop cloisonnés. Les conséquences sont directes sur la qualité de la coordination.

  1. Multiplicité des canaux, absence de référent unique : Un acteur peut recevoir la même information via différents mails, ou au contraire, n’être pas du tout informé d’une décision. Cela entraîne pertes de temps et incompréhensions, voire des ruptures dans le suivi des patients (source : ARS Grand Est, Conférence Territoriale de Santé, 2022).
  2. Transmission de l’information entre établissements et domicile : Cas fréquent : lors du retour à domicile d’une personne âgée, les comptes rendus médicaux, données de suivi et consignes ne sont pas toujours accessibles à tous les intervenants. L’interopérabilité des SI (systèmes informatiques) est un enjeu encore loin d’être résolu, surtout pour les petites structures.
  3. Absence de retours d’expérience structurés : Si la majorité des acteurs reconnaissent la valeur des réunions de coordination, la capitalisation d’expériences et la mutualisation des bonnes pratiques restent rares par manque de temps et de formalisation adéquate.

Contraintes de temps et surcharges de travail

Le manque de temps est un leitmotiv partagé par tous les professionnels des réseaux. Selon une enquête menée par le Conseil National Professionnel de Gériatrie (2022), 85 % des coordonnateurs de parcours estiment que la surcharge de travail limite leur capacité à intervenir au sein du réseau.

  • Réunions trop nombreuses ou mal ciblées : Parfois, la multiplication de groupes de travail génère un essoufflement, faute de finalités clairement partagées. Certains professionnels déplorent le fait d’être sollicités pour de multiples réunions sans impact concret sur leur pratique quotidienne.
  • Disponibilités hétérogènes : Un professionnel de santé libéral n’a pas le même agenda qu’un salarié d’établissement public. La coordination doit composer avec ces contraintes, générant frustration ou décrochage de certains membres du réseau.
  • Priorité donnée à l’urgence : Sous la pression de l’activité (ex. : hospitalisations répétées, crises sanitaires), la coopération de réseau passe parfois au second plan. Les professionnels privilégient l’intervention directe, au détriment du travail collectif pourtant source de fluidité à long terme.

Questions de financement et moyens disponibles

La question des financements traverse l’ensemble des acteurs du médico-social, y compris dans la structuration et la pérennité des réseaux locaux.

  1. Absence de budget dédié au fonctionnement en réseau : Il n’est pas rare que les initiatives naissent grâce à l’investissement bénévole ou temporaire des professionnels. Selon la Cour des Comptes (rapport 2022), 60 % des réseaux locaux ne disposent d’aucun poste rémunéré pour la coordination pluridisciplinaire.
  2. Inégalités territoriales d’accès aux ressources : Certains départements bénéficient d’une dynamique associative forte ou de groupements comme les DAC (Dispositif d’Appui à la Coordination), tandis que d’autres souffrent d’un manque d’interlocuteurs structurés et stables.
  3. Réseaux fragilisés par les appels à projets : De nombreux réseaux locaux dépendent de financements annuels, générant une incertitude qui complique leur planification stratégique et la fidélisation de leurs équipes (source : Fédération Nationale des Réseaux de Santé, 2023).

Enjeux de formation, reconnaissance et valorisation

La reconnaissance des compétences spécifiques liées à la coordination de réseau et à l’interdisciplinarité reste encore insuffisante. Cela freine l’implication durable et la montée en compétence des acteurs.

  • Manque de formations à la coopération interdisciplinaire : Seule une minorité des professionnels intervenant dans les réseaux a été formée à l’animation de réunions de coordination ou à la résolution de conflits interprofessionnels (source : CNGOF 2023).
  • Valorisation insuffisante de l’engagement de réseau : Les heures passées à la coordination, à l’échange d’information, ne sont pas toujours reconnues dans les charges de travail, ni valorisées dans les carrières. Cela concerne particulièrement les professionnels libéraux ou bénévoles.
  • Peu d’incitations concrètes : Les dispositifs de valorisation financière ou symbolique (ex. : formation, certification, reconnaissance institutionnelle) sont encore minoritaires dans la région, même si certaines initiatives pilotes émergent depuis 2023.

Limites réglementaires et cadre institutionnel

Les textes de loi d’organisation du système de santé français prévoient souplesse et adaptabilité pour les réseaux locaux, mais dans les faits, plusieurs normes administratives limitent leur fonctionnement efficace.

  1. Bureautique et lourdeur administrative : La coordination inter-établissements impose de jongler entre diverses conventions, chartes de fonctionnement et exigences de reporting pour satisfaire financeurs et agences de tutelle (Source : Loi n°2002-2, Drees).
  2. Travail en silo par défaut : Malgré l’objectif affiché de décloisonnement, la spécialisation des dispositifs (PAERPA, HAD, SSIAD, CLIC…) se traduit souvent sur le terrain par une juxtaposition plus qu’une réelle articulation (Fédération Hospitalière de France, 2023).
  3. Absence de cadre juridique unique pour l’échange d’information : Pour des raisons de confidentialité, beaucoup d’acteurs hésitent encore à partager des données, faute de référentiel simple et partagé sur la transmission électronique sécurisée.

Pistes concrètes observées sur le terrain pour surmonter ces freins

Face à ces obstacles persistants, certains réseaux locaux de Champagne-Ardenne, mais aussi d’autres régions, font preuve d’inventivité. Quelques pratiques efficaces émergent :

  • Création de binômes/médiateurs inter-métiers : Dans l’Aube et la Marne, des réseaux ont expérimenté la nomination d’un binôme médical/social pour la coordination des situations complexes, simplifiant la communication et la répartition des tâches.
  • Généralisation des outils numériques partagés : L’utilisation de plateformes comme Paaco-Globule ou ViaTrajectoire favorise l’information en temps réel, à condition d’accompagner la montée en compétence des équipes sur ces outils (source : Observatoire des pratiques numériques E-santé 2023).
  • Mobilisation de coordinations territoriales d’appui (CTA) : Les DAC, nouveaux venus dans l’organisation territoriale, structurent progressivement la réponse collective et deviennent le “guichet unique” pour les situations complexes, même si tous les territoires n’ont pas encore le même niveau d’avancement (source : ARS Grand Est).
  • Favoriser l’intelligence collective : Là où l’on implique les usagers, familles et aidants dans la réflexion (ateliers participatifs, comités de suivi), on constate un climat de confiance renforcé, propice au décloisonnement et à l’ancrage territorial.
  • Mutualisation de formations inter-métiers : Proposer au moins une fois par an des sessions communes (ex : gestion de crise, éthique, coordination) nourrit le sentiment d’appartenance au réseau et la reconnaissance des compétences transversales.

Vers un renouveau de l'organisation réseau ?

L’efficacité de la prise en charge des personnes âgées ne dépend pas seulement des compétences individuelles mais bien de la capacité des réseaux locaux à fonctionner comme une véritable équipe pluridisciplinaire, ouverte, outillée et innovante. Répondre aux défis identifiés – coordination, communication, reconnaissance, cadre juridique – suppose d’encourager la confiance, d’investir dans la montée en compétences partagées et de garantir une stabilité structurelle et financière. Les avancées sont réelles dans plusieurs territoires grâce à des expérimentations innovantes, mais la route reste longue pour permettre à chaque acteur local d’agir au maximum de ses possibilités en faveur du bien vieillir en Champagne-Ardenne et ailleurs.

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